Le Deus Ex Machina : l'intervention inattendue qui déconcerte et interroge
Je suis à découvert. Mon banquier m’appelle, je lui raccroche au nez. Il me laisse un message : “Bonjour Monsieur Meyrieux, nous sommes obligés de bloquer votre carte.” Merde. Je m’allonge dans mon canapé. Je zappe. TF1. C’est l’heure du tirage du LOTO. J’allais oublier : j’ai acheté un ticket. Les numéros tombent. J’ai gagné 27 millions d’euros. FUCK LE CRÉDIT AGRICOLE ! Je suis riche.
Je viens de vivre, et c’est un exemple, un vrai Deus Ex Machina.
Définition : C'est quoi un Deus Ex Machina, au juste ?
Le terme « Deus Ex Machina » est tiré du latin et signifie littéralement « dieu sorti de la machine ». Historiquement, dans le théâtre grec antique, il désignait l'intervention d'une divinité, qui, grâce à l'aide d'une grue (la fameuse « machine »), apparaissait sur scène pour résoudre de manière soudaine et inattendue une situation dramatique inextricable. Le Larousse en donne deux définitions pertinentes :
Dans une pièce de théâtre, intervention d’un dieu, d’un être surnaturel descendu sur la scène au moyen d’une machine.
Larousse
Personnage ou événement inattendu venant opportunément dénouer une situation dramatique.
En somme, le Deus Ex Machina est un procédé dramatique où une force extérieure ou un événement imprévu dénoue la situation du ou des personnages, souvent de manière peu crédible ou forcée. C'est l'ultime « coup de pouce » scénaristique.
Exemples classiques de Deus Ex Machina
Le Deus Ex Machina prend de multiples formes, certaines étant devenues des clichés narratifs. Voici quelques archétypes :
- « C’était un rêve ! » : Le héros se réveille, et tout ce qu'il a vécu n'était qu'une illusion. C'est la solution de facilité par excellence pour annuler des enjeux ou des rebondissements trop complexes.
- La nature salvatrice : Un danger imminent est écarté par une intervention naturelle providentielle. Un exemple célèbre est la fin de La Guerre des Mondes, où les extraterrestres, invincibles face à l'humanité, sont vaincus par de simples bactéries terrestres.
- Le gain miraculeux : Le personnage croule sous les dettes ? Un héritage inattendu d'un oncle inconnu ou un gain au loto résout tous ses problèmes financiers sans effort.
- La guérison ou la mort inopinée : Un personnage gravement malade retrouve subitement la santé, ou un antagoniste puissant disparaît inexplicablement, facilitant grandement la tâche du héros.
- Le coup de l'arme qui s'enraie : Le héros est à la merci de son adversaire, dont l'arme, au moment crucial, s'enraye, est vide, ou ne fonctionne plus. Un exemple typique est le fusil du soldat ennemi qui refuse de tirer.
Ces situations, si elles apportent une solution rapide, peuvent malheureusement briser l'immersion du spectateur et la crédibilité de l'histoire.
Pourquoi le Deus Ex Machina est souvent perçu comme une facilité scénaristique
Comme l'explique très bien Yves Lavandier dans son ouvrage Construire un récit :
Un Deus Ex Machina est un élément narratif qui vient aider le protagoniste et donne l’impression désagréable de surgir de nulle part. En réalité, le spectateur sent bien que cet élément ne surgit pas de nulle part mais du chapeau de l’auteur, ce qui le rend encore plus désagréable. Au sens large, un Deus Ex Machina est toute facilité qui arrange l’auteur.
Construire un récit, Lavandier, p.250
Le problème principal du Deus Ex Machina est qu'il court-circuite le travail du héros. En tant que spectateurs, nous nous investissons dans l'histoire pour voir comment le protagoniste, par ses choix, ses actions et ses efforts, va surmonter les obstacles. C'est ce qui le rend identifiable, humain et héroïque.
Si la résolution vient d'un élément extérieur inattendu, cela prive le héros de son libre arbitre et de son mérite. Le récit perd alors de son impact et de sa crédibilité. C'est comme si l'auteur, ne sachant comment résoudre une situation qu'il a lui-même créée, jetait une solution « magique » pour se tirer d'affaire.
Cette aversion pour le Deus Ex Machina s'appuie en partie sur un biais cognitif profond : la croyance en un monde juste, chère au psychologue social Melvin J. Lerner. Nous attendons que les personnages récoltent ce qu'ils ont semé, que leurs efforts soient récompensés et que leurs erreurs aient des conséquences. Un dénouement trop facile va à l'encontre de cette logique interne, nous laissant sur notre faim.
Votre rôle en tant qu'auteur est de mettre votre personnage à l'épreuve et de le faire grandir à travers la résolution de ses problèmes. C'est la complexité des rebondissements et l'ingéniosité du héros face à l'adversité qui passionnent le public, pas une résolution parachutée.
Le Deus Ex Machina, une arme à double tranchant
Le Deus Ex Machina n'est toutefois pas une « No Go Zone » absolue. Si la plupart du temps, il est à éviter, certains grands noms du cinéma l'utilisent avec une maîtrise telle qu'il devient un élément de surprise, d'humour ou de style. Il peut être employé pour souligner l'absurdité d'une situation, pour briser le quatrième mur, ou pour créer un effet décalé.
Dans Le Grand Saut des frères Coen, on retrouve cette réplique amusante en plein Deus Ex Machina : « Oui, je sais, ça ne se fait pas… Mais, vous avez une meilleure idée ? » Ici, la facilité scénaristique est délibérément assumée et sert le ton décalé du film.
Pour qu'il soit réussi, le Deus Ex Machina doit être conscient et intentionnel. Il ne doit pas être la marque d'un manque d'inspiration, mais un choix narratif audacieux qui s'inscrit dans la vision globale de l'œuvre. Mal utilisé, il risque de sonner faux et de frustrer le spectateur. Bien exécuté, il peut apporter une touche d'originalité inattendue, mais cela exige une parfaite compréhension des codes narratifs et une intention claire.
J'espère avoir pu vous éclairer sur cette notion. Je vous dis à bientôt.
Timothée
